En 2005, la Société suisse de sociologie fête ses 50 ans d’existence. Voilà une
bonne raison pour donner à la sociologie suisse une plate-forme de présentation
et de réflexion sur elle-même. Etant donné que les sociologues suisses se
penchent, dans leurs travaux, essentiellement sur la société suisse, nous avons
choisi comme thème de notre congrès d’anniversaire cette construction
identitaire collective que l’on appelle dans toutes les parties de notre
pays le «Sonderfall» suisse.
La question doit d’abord être posée dans sa généralité: dans quelle mesure la Suisse, plus exactement la société suisse, est-elle un «Sonderfall»? Afin d’obtenir l’image la plus complète possible, tous les comités de recherche sont priés de reprendre leurs problématiques spécifiques sous cet angle. Notre première séance plénière est de même consacrée à la question de savoir quelles différences socio-structurelles, mais aussi quels points communs, la société suisse présente en comparaison avec les autres pays de l’OCDE. Sa stratification sociale est-elle marquée par des caractéristiques structurelles particulières? La répartition du bien-être, de la formation et des appartenances professionnelles se distingue-t-elle de manièresignificative de celles des autres pays , par exemple en matière de mobilité sociale et des formes d’inégalité sociale? Avons-nous un taux de participation féminin au système politique et économiquemoins forts que les autres? Présentons-nous des taux de criminalité plus élevés ou plus bas, ou même d’autres formes de criminalité? Et comment l’expliquons-nous? La société suisse suit-elle le même modèle de modernisation que les autres pays? Sur le plan fonctionnel, s’est-elle différenciée dans les mêmes sous-systèmes que les autres sociétés modernes, ou a-t-elle créé là encore une situation particulière (par exemple, par une indépendance moins forte du système politique ou des médias)? Les différences sont-elles à tel point marquées que nous devions les expliquer culturellement et politiquement en invoquant le «Sonderfall»?
Dans sa sémantique traditionnelle, le «Sonderfall» suisse fait référence à la conscience collective d’un Etat-nation indépendant, neutre dans sa politique extérieure, connaissant la démocratie directe et un système fédéral, et qui se comprend comme une nation en tant que manifestation de la volonté du peuple. On parle généralement de «Sonderfall» lorsque la spécificité, la particularité et les propriétés de cette construction paraissent menacées, par exemple à travers l’intégration de la Suisse dans des organismes transnationaux (ONU, UE, OTAN). Dans les débats liés au «Sonderfall», la question est souvent soulevée de savoir quelle fonction l’Etat- nation historique peut encore avoir à l’époque des interdépendances globales.
Eu égard aux prévisions des théories de la modernisation, de l’évolution et de la globalisation, il s’est en fait montré étonnamment résistant. L’Etat-nation continue à représenter le cadre de référence-clé de la société mondiale. Au vu de son importance et de sa permanence, il est étonnant de voir à quel point l’Etat-nation est resté marginal dans les nouvelles théories sociologiques. Toute l’histoire de la sociologie montre que la différenciation segmentaire de la société – c’est-à-dire les processus d’intégration et d’exclusion sur la base de catégories ethniques, culturelles, nationales ou religieuses – est de plus en plus supplantée par une différenciation stratifiée et finalement fonctionnelle. Les conséquences entraînées par le fait de réduire une théorie sociétale à la seule dimension de différenciation, à savoir aux conflits d’intérêts stratifiés des classes de la société, ont déjà été montrées par Marx; ce dernier a totalement sous-estimé la force sociale des oppositions et des conflits nationalistes, ethniques et religieux. D’autres classiques ont attribué une importance centrale à la différenciation segmentaire et développé de précieuses heuristiques, mais ils ont eux aussi mis l’accent sur le processus de développement sociétal. On pense ici à Tönnies avec sa dichotomie «communauté et société»; au passage de Durkheim de la « solidarité mécanique» à la solidarité «organique», ainsi qu’à l’ opposition de Weber entre la «domination traditionnelle ou charismatique» et la «domination légale». Dans tous ces projets de théories sociétales, le changement social est décrit comme processus de progrès, soit comme «émancipation», «évolution culturelle», «désenchantement», «rationalisation»,«différenciation» ou «socialisation».
La dynamique de modernisation de la société trouve sa définition la plus claire et la plus réussie plus tard dans l’oeuvre de Talcott Parsons; la communautarisation ethnique est alors interprétée comme reliquat du pré-moderne dans le moderne, ou comme réaction irrationnelle à la modernisation ellemême. En même temps, Parsons relativise aussi la signification de la différenciation stratifiée: la différenciation fonctionnelle est bien plus importante pour les sociétés modernes. Ces tendances grossièrement esquissées dans la théorie du développement sociologique peuvent donner des points d’approche pour expliquer pourquoi le phénomène social de l’Etat-nation, malgré sa force de structuration extraordinaire par rapport à la société mondiale, a suscité aussi peu d’intérêt au cours de ces dernières décennies. Il incombe à notre congrès d’anniversaire «le Sonderfall suisse», de contribuer à combler ce déficit. C’est pourquoi notre deuxième séance plénière est intitulée: «l’Etat-nation, cadre de référence de la société mondiale du 21ème siècle?».
Enfin, la troisième séance plénière doit approfondir la thématique du «Sonderfall»: «voies spécifiques et cas particuliers: histoire et avenir de la distinction nationale». C’est le propre des constructions identitaires que de mettre en évidence la particularité par laquelle on se différencie des autres. La Suisse est un cas particulièrement intéressant pour mieux comprendre des spécificités nationales actuellement observables dans beaucoup de pays hautement développés . Le «Sonderfall» se manifeste aujourd’hui sous plusieurs formes très différentes: dans une Swissness à la mode; dans une démarcation de la droite conservatrice vis-à-vis de tout ce qui est «étranger», en particulier les migrants; dans une préférence marquée pour «l’isola helvetica» au sein de la jeunesse (sondage auprès des recrues en 1999); dans un patrimoine musical national; dans une fierté renaissante quant aux acquis du service public; et bien sûr dans le bilatéralisme avec l’UE. Des chemins et des cas particuliers, on en trouve aussi dans d’autres pays, même si c’est sous d’autres noms. La Grande Bretagne s’est toujours considérée comme un «special case», symbolisé par son caractère insulaire et la différenciation qui en résulte entre «UK and the Continent». La France souligne son «exception culturelle». On trouve également des «voies particulières» dans le discours scientifique, sous la forme des thèses allemandes et récemment européennes de la «voie particulière». Notre troisième séance plénière examinera l’histoire de telles constructions de «Sonderfälle» et leurs liens aux contextes sociétaux, ainsi que la question de savoir si des identités nationales continueront à s’ériger en «Sonderfälle» dans un proche avenir, malgré l’intégration grandissante des sociétés nationales dans des organismes transnationaux.
Avec cet appel à communications, nous invitons tous les sociologues, ainsi que les représentant/es de sciences humaines, à participer à ces débats, que ce soit sous la forme de contributions en séance plénière, ou par l’organisation d’un atelier ou d’exposé dans un atelier (par ex. le comité de recherche).
Les thèmes suivants sont prévus pour les exposés en séance plénière:
Bien entendu la question de l’histoire et de l’avenir de la société suisse de sociologie sera aussi débattue mais ceci sous forme d’un autre module.
Veuillez envoyer votre article ou un résumé détaillé de 2-3 pages minimum d’ici au 15 mars 05 (par email à l’adresse: sgskongress2005@unisg.ch)
Si vous souhaitez organiser un atelier (sous quelque forme que ce soit) relatif à un thème du congrès, nous vous prions de nous envoyer une proposition de thématique accompagnée d’un appel aux communications pour cet atelier d’ici à fin février 05 au plus tard (par e-mail à l’adresse: sgskongress2005@unisg.ch)
Vous trouverez des informations sur l’évolution des préparatifs du congrès sur notre site web: www.sgs-kongress.ch
Le comité de la SSS:
appel à communications PDF